RETROSPECTIVE

 

ARDOISES

Depuis le début des années 2000, je travaille l’ardoise : la taille, la morcelle pour en reconstituer des rythmes, et y dépose gestes du pinceau, griffures et couleurs. Travailler le geste dans la matière, me glisser dans l’énergie de la roche ; un mouvement d'ensemble qui traverse la pierre et les pigments autant matériel que vibratoire. Sur l’ardoise taillée se révèlent les couleurs. Elles donnent à voir une perspective qui résiste à la frontalité du minéral. Terre et ciel se retrouvent. J’y puise la beauté, le souffle et le ré-enchantement du monde. L’origine n’est pas loin, la présence est suggérée. Force et légèreté m’accompagnent.

PAPIERS

Depuis peu, je grave, encre, pose sur papier, couche après couche, pigments de couleur et liants multiples, pour m'alléger un peu du poids des ardoises et ouvrir de nouveaux chemins...

Florence Lespingal, Avril 2019

 

 

La lumière émerge du bleu de la pierre, elle guide le regard vers quelque chose d’imperceptiblement troublant, elle fait vibrer ces fragments d’ardoise d’une aura particulière et changeante… Halos de lumière s’ouvrant sur des ouvertures verticales, comme des portes laissant entrevoir un au-delà insondable, lumière abstraite d’un espace d’évasion dans la profondeur de l’ardoise. Lumière qui s’ancre dans cette matière brute, adoucie, caresse la pierre et donne sens aux écritures... Lumière spirituelle qui guide l’artiste dans ses questionnements, lumière interne qui éclaire au loin, mais n’est que suggestion, et non réponse : « Troubler la vision pour éclairer le regard », selon les propres termes de l’artiste. Le geste du pinceau et du burin semble répondre à une inspiration immédiate, il prend la parole et donne du sens à la pièce. Geste spontané, qui se laisse guider par ce que lui dictent matière et lumière… Sonder ce qui nous entoure, traduire sur l’ardoise le sens d’une quête intérieure, la fragilité des certitudes et ce qu’il est possible de voir si on se laisse traverser par chaque mot, chaque objet, chaque instant de notre quotidien.

                                                                                                                              Melanie Roussety 2004

 

 

Florence Lespingal présente un troublant travail de complicité entre lueurs fragiles et puissance de la pierre. Une densité apaisante surgie de surfaces lisses aux couleurs de ténèbres.

L'espace Molière est un lieu dont il faudrait à chaque fois mériter d'être l'hôte et l'âme. (...) alors on saluera, cette "visiteuse" qui durant tout ce mois, s'installe avec volupté en ces murs. Cela fait du bien. Il y va du même souci de respect dans la rencontre d’une création et d’un lieu. La visiteuse arrive de la sage Touraine et, pour la première fois, pose son propos dans le désordre méditerranéen. Florence Lespingal a de lourd et fragile « bagages » en forme de grands formats, de triptyques et de séries plus intimes. Son pinceau y taille la lumière sur un support tout en mystère. Une ardoise puissante et sombre, qui vient des bords de Loire ou d’Espagne, et dont la densité offre un troublant volume, fait des strates multiples comme autant de questions posées sur l’épaisseur et le sens de la vie. Florence Lespingal a intitulé son exposition « Passages ». Elle l’a aussi en partie voulue et enfantée non pour son atelier de Touraine mais bel et bien pour les murs de l’espace Molière qu’elle avait découvert voici deux ans. Ce qui l’a décidé à faire candidature pour cette première exposition dans le midi de la France. Son aventure mérite d'être partagée et que l'on prenne ici  un instant de plénitude, voire de "sacré". La profondeur de la matière y joue avec l'incertitude de la lumière qui l'effleure. Les pigments surgissent d'une couleur de ténèbres et l'ensemble, entre ciel et terre, procure une sensation à la fois paisible et inquiète. Des rais de lumière  s'entrouvrent et l'ardoise est aussi posée là au sol pour jouer du regard en des dimensions inhabituelles. Sur ces écrans noirs de nuits blanches et bleues, Florence Lespingal écrit un scénario surgit de la nuit des temps. Il fait bon y emprunter ce "passage" qui donne à  l'espace qui l'accueille toute sa plénitude.

Eric Oger ,

Exposition «  Passages », Agde, Pâques 2006

 

 

IMPROVISATIONS

Lorsqu'elle a préalablement dessiné des motifs, prévu des angles de taille (c'est le cas pour la plupart de ses commandes), Florence n'hésite pas – voire mettrait un point d'honneur – à modifier ses plans au moment de l'exécution. L'aspect de l'objet finalisé lui importe moins que l'expérience vécue seconde après seconde dans la confrontation avec le matériau. L'artiste, les yeux rieurs, s'excuse de dire qu'elle ne peut s'empêcher de toucher, "d'apposer la main" sur le bois, sur la pierre… Laisse entendre qu'elle entretient un rapport mystique avec la matière. C'est peut-être pourquoi, dans la recherche qu'elle mène aujourd'hui, avec une confiance évidente, elle ose partir de rien pour aboutir à ce que l'on pourrait appeler des "improvisations". ou " improvisations carrées ", la série exposée en décembre 2000 ayant eu pour contrainte le format carré.

Ce terme d'improvisation, commun à beaucoup d'arts (le théâtre, la musique, la danse…) n'exclut pas la rigueur d'une construction ni l'affirmation d'un style. Plasticienne de cœur et de formation, Florence reste attentive à jouer sur les rythmes, les lignes, les juxtapositions, les répétitions, les épaisseurs, les jeux d'ombre et de lumière, les éclats intenses ou la matité brute, dont elle a clairement conscience lorsqu'elle travaille. Les mosaïques conservent alors la trace d'un voyage intérieur, deviennent l'empreinte visible d'un va-et-vient incessant entre un désir d'image et sa réalisation. S'imprégner des éléments pour qu'ils provoquent l'imaginaire plutôt que chercher coûte que coûte à les contraindre pour qu'ils concrétisent un rêve, Elle tire profit des associations hasardeuses, apprécie la présence tactile forte des matériaux bruts, goûte la douceur des surfaces polies.

Tout en s'inscrivant dans la chaîne d'une tradition plusieurs fois millénaire, elle joue de ses savoir-faire pour transformer marbres, granits, terres cuites, ardoises, verres colorés.

Se trouver à l'origine de la fracture (à la marteline et au tranchet ou à la pince japonaise) puis de la reconstitution (dans un mortier de chaux de ciment ou de plâtre) lui convient.

Maître d'ouvrage, c'est elle qui décide de disjoindre, de parsemer, de repartir, au rythme qui est le sien, avec les gestes primitifs qui la rapprochent de ses ancêtres. Comme les dresseurs de menhirs, elle adresse des signes, trouve dans la pierre une aptitude à exprimer des mystères, rejoint dans la reconstitution de formes familières la simplicité d'un vocabulaire universel, embrasse dans le paysage qui l'entoure l'inspiration nécessaire à une cartographie personnalisée.

Au plus paisible de son atelier, la voilà qui érafle, griffe, prend l'initiative de meurtrir puis de magnifier la meurtrissure, une fois rassemblées les pièces détachées, une fois parcouru le chemin de rien à quelque chose. Quelque chose qui se laisse regarder, qui se laisse toucher, qui raconte une histoire, en face de quoi n'importe qui peut redécouvrir le foisonnement coloré de trois brins d'herbes, l'extrême stabilité d'une géométrie parfaite ou la beauté tragique d'une égratignure. La densité émotionnelle de chaque œuvre est capable d'établir vite un dialogue avec l'intimité de chaque contemplateur.

Fabienne Rouby   Avril 2001